Quand en quelques mois à peine quatre attaques de requins se suivent, chacun y va de son explication et face au peu d’informations dont on dispose, on ratisse large. De l’océanographie à la psychothérapie en passant par la sociologie tous les domaines de sont sollicités. Enfin tous, pas vraiment. Comme d’habitude la Réunion oublie son Histoire.
La mer tout à l’entour de l’île est remplie de requins, ce qui fait que l’on n’oserait s’y baigner
Rapport de la Compagnie des Indes en 1708
Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’Histoire de l’île, le requin n’est jamais bien loin. Témoignages de première ou de seconde main, littéraires ou officiels, le squale abonde dans les écrits comme dans l’océan.
Georges Hébert, directeur de la Compagnie des Indes donne le ton, en écrivant dans un rapport sur l’Ile Bourbon que « La mer tout à l’entour de l’île est remplie de requins, ce qui fait que l’on n’oserait s’y baigner ». 1
Depuis la publication de ce rapport en 1708 de l’eau a coulé sous les ponts. Du sang, aussi. L’abbé Macquet nommé curé de Saint-Paul en 1840 écrira « Le requin, ce tyran des mers, se montre trop souvent dans ces parages, il y porte la terreur ... malheur même à l’imprudent nageur qui s’aventurerait trop au large, car l’on raconte qu’un créole baignant son âne, le pauvre Aliboron fut saisi par un requin et ne reparu plus. »2
Quelques temps avant en 1831, Williams, le maître d’équipage de l’Olympe, un trois-mâts américain, faillit laisser sa vie dans la rade du Barachois, attaqué par un requin qui détruira l’avant de l’embarcation venue lui prêter secours. Une histoire qui fait dire à Amédée Gréhan, historien maritime, que « Pendant longtemps, dans la rade de Bourbon, les Noirs et les marins se privèrent de la nage le long de leur navire, effrayés par la catastrophe du requin de l’Olympe » 3
Henri Cornu nous rapporte une légende qui voudrait qu’en 1841, un jeune voyageur manqua de se faire attaquer en débarquant au Barachois. Son nom : Charles Baudelaire. Qu’un squale s’attaque à cet endroit à celui qui publiera quelques années plus tard les Fleurs du mal, ne serait pas très surprenant. La rade où débarquaient les voyageurs se situait en face de l’abattoir qui y déversait ses déchets et souvent des zébus en provenance de Madagascar débarquaient en même temps que les passagers (ce qui transforme l’endroit en un fast-food pour requin en quelque sorte)
La liste est encore longue. Assez pour que l’on comprenne que des siècles à côtoyer le même scenario, lugubre, répétitif, ont rendu vivace à l’intérieur de notre culture, la peur du requin, enfouie et prête à ressortir.
Laissons le mot de la fin à Leconte de Lisle, le poète Saint-Paulois, qui connaissant son pays, avait dès le XIXème siècle écrit ce que beaucoup ressentent aujourd’hui dans « Sacra Fames (La Faim Sacrée) »4
La faim sacrée est un long meurtre légitime
Des profondeurs de l’ ombre aux cieux resplendissants,
Et l’ homme et le requin, égorgeur ou victime,
Devant ta face, ô mort, sont tous deux innocents.
1- « Rapport de G. Hébert sur l’île Bourbon en 1708 », in Recueil trimestriel de documents inédits pour servir à l’Histoire des Mascareignes (via Les esclaves de Bourbon : la mer et la montagne Par Prosper Ève)
2 Six années à l’île Bourbon - l’Abbé Macquet
3 La France maritime, Volume 2 - Amédée Gréhan
4Poèmes Tragiques - Leconte de Lisle



